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Machines & personnalités : Ada Augusta Lovelace, une visionnaire méconnue de l’informatique (1/10 - année 2019)


par Xavier Hiron, chargé de collections à l’ACONIT

Bandeau d’en-tête

Annonce originale de l’article contenant les notes visionnaires d’Ada Lovelace à partir de la machine de Charles Babbage, encadrée de la photo des deux acteurs (source : Getty Images)

Cet article, dont la base est une traduction librement adaptée d’informations établies par le biographe James Essinger et diffusées sur le site internet de la BBC, a pour ambition de mieux faire connaître l’œuvre d’Ada Lovelace, figure fondamentale de l’histoire de l’informatique. Nous le faisons d’autant plus volontiers que ce personnage est devenu, en quelque sorte, l’égérie de l’association ACONIT pour un conservatoire de l’informatique. Et ce à double titre : d’abord parce qu’elle fut un précurseur incontestable de cette discipline ; ensuite parce que sa pensée prouve tout l’apport de la vision féminine dans le développement de la science informatique.

Une éducation non conventionnelle
La comtesse Ada Lovelace, ou Augusta Ada King-Noël de son nom de femme mariée, possède un destin hors du commun. Née le 10 décembre 1815, elle est la fille légitime de Lord Byron, le poète fameux dont elle sera séparée dès son plus jeune âge. En effet, sa mère Anna Isabelle Milbanke, fatiguée des frasques de son mari et de la pression financière terrible qui en résultait, s’échappera du domicile conjugal alors que sa fille n’était âgée que de deux ans.

Dès son enfance, Ada fut fascinée par les mathématiques. Fascination que sa mère encourageait volontiers, car elle était terrifiée à l’idée qu’Ada puisse un jour souffrir de la destinée jugée oisive de son père. La jeune Ada devint alors férue de mathématiques et de science. Ainsi, dans leur maison de Canterbury, en 1828, elle conçut le projet de construire une machine volante à vapeur et passa de nombreuses heures à essayer d’en comprendre le fonctionnement.

Cependant, la jeune Ada, bien que brillante, n’échappait pas à l’éducation classique donnée à cette époque aux jeunes filles appartenant à une classe privilégiée. Lady Byron, sa mère, était en effet l’une des femmes les plus fortunées de Grande-Bretagne. En 1835, avec l’approbation de sa mère, Ada épouse un jeune aristocrate de bonne famille, nommé Lord William King, qui héritera plus tard du titre de comte de Lovelace. William était entièrement dévoué à sa femme et admirait beaucoup ses talents, au point de lui dire : « Quel général tu ferais ! ».

Une amitié déterminante
Au moment où Ada épousait William King, elle rencontra également un homme qui l’impressionna fortement sur le plan intellectuel. Charles Babbage, de 24 ans son aîné, lui fut présenté le 5 juin 1833 lors d’une fête donnée à Londres. Ada fut tout de suite fascinée par le projet de Babbage de construire une machine à calculer à crémaillère, qu’il appelait machine à différences. Babbage, de son côté, était sûrement très flatté de l’attention que lui portait cette jeune femme célèbre dont le père jouissait, désormais, d’une solide renommée. Bien qu’âgée seulement de 17 ans, Ada et son hôte Babbage se retrouvèrent plusieurs fois rue Dorset, près de Manchester Square à Londres, autour d’une première maquette du moteur conçu pour équiper la machine à différences. Il s’agissait d’un modèle de travail réalisé à l’échelle 1/7ème de la machine complète, que Babbage ne réussit jamais à terminer*. Cependant, Babbage permit à Ada de parfaire, à ces occasions, sa formation déjà très pointue en mathématiques.

A partir de l’année 1834, Babbage, soutenu par Ada, commence à travailler sur une machine encore plus ambitieuse, qu’il appellera la machine analytique. Il s’agissait essentiellement d’un ordinateur numérique programmable à usage général. Cette machine utilisait des roues dentées fonctionnant en base 10 (notre système de numérotation mathématique quotidien utilisant des nombres décimaux). A défaut d’utiliser des composants électroniques fonctionnant en binaire qui n’apparaîtront qu’un siècle plus tard, cette nouvelle machine comportait la plupart des composants logiques d’un ordinateur électronique moderne : mémoire, stockage et programmation, pour lesquelles Babbage réutilise le concept de cartes perforées développé en France dès 1801 par Joseph Marie Charles Jacquard pour commander ses métiers à tisser mécaniques. La machine analytique comportait même des mesures de sécurité permettant d’avertir l’opérateur en cas d’erreur !

Bien que les plans de Babbage concernant la machine analytique n’aient jamais dépassé le stade de la conception, son inventeur développa plus de 2 200 notations écrites et environ 300 dessins de conception**.

Comment Ada Lovelace devint une visionnaire de l’informatique
Née au début du XIXe siècle, Ada, comtesse de Lovelace, par son goût manifeste pour les sciences et les mathématiques, défiait sans le savoir les conventions de son époque : tout comme son père avant elle avait défié les attentes politiques de sa classe sociale.

Bien que n’étant qu’une des nombreuses figures de l’histoire des sciences dont le travail n’a été correctement apprécié qu’à titre posthume, Ada Lovelace, morte presque ignorée en 1852, est aujourd’hui considérée comme l’une des figures les plus marquantes du début de l’histoire de l’ordinateur. Si la comtesse de Lovelace est devenue une personnalité particulièrement intrigante de nos jours, c’est parce qu’elle développa une vision unique et tout à fait clairvoyante du potentiel qu’allait offrir, près d’un siècle après sa mort, l’informatique.

Pendant longtemps, les commentateurs modernes se sont montrés cinglants sur la contribution de Lovelace au travail de Babbage, la considérant au pire comme une nuisance, au mieux comme une personne utile pour faire connaître les efforts de l’inventeur. Babbage lui-même ne l’appelait-il pas son « interprète » ?

Cependant, des recherches récentes ont montré que la contribution de la comtesse de Lovelace à la réflexion au cœur même de la préhistoire de l’ordinateur fut énorme. En 1843, elle traduisit du français un article sur la machine analytique écrit par un scientifique, futur Premier ministre italien, Luigi Federico Menabrea. A cette occasion, Ada Lovelace est allée bien au-delà de la simple traduction de ce document : elle a écrit environ 20 000 mots de notes complémentaires (le mot était l’unité de recensement utilisée par Lovelace elle-même) qui traitent du potentiel de la machine analytique. Sa traduction et ses notes ont ensuite été publiées avec ses initiales, AAL.

S’il est clair que Babbage a aidé Lovelace à utiliser certains des éléments techniques contenus dans ses notes, les théories selon lesquelles Babbage aurait lui-même écrit la plupart de ces notes sont aujourd’hui discréditées. Ce fait est confirmé par des analyses linguistiques récentes, mais aussi parce qu’Ada avait clairement développé un aperçu de la machine analytique qui manquait apparemment à son mentor. Babbage a vu dans sa deuxième approche une machine brillante pour faire des mathématiques, ce qu’elle était certainement. Cependant, rien n’indique qu’il l’ait perçu autrement.

Les notes de Lovelace révèlent au contraire qu’elle considérait la machine comme un outil capable non seulement d’effectuer des calculs, mais également de réaliser toutes sortes de processus pouvant régir de nombreuses applications. Elle a fait remarquer que la « machine analytique tisse des motifs algébriques, tout comme le métier à tisser Jacquard tisse des fleurs et des feuilles ». Cette brillante idée de transposer ce que le métier à tisser Jacquard est capable de faire est une partie importante de la contribution de Lovelace au début de l’histoire de l’ordinateur. Elle a appelé sa propre façon de penser la « science poétique*** » et a également perçu que la machine analytique pourrait aller jusqu’à composer de la musique si elle était correctement configurée pour ce faire. Elle a notamment écrit :

"En supposant que les relations fondamentales des sons sonores dans la science de l’harmonie et de la composition musicale puissent être exprimées et adaptées dans la machine analytique, (celle-ci) pourrait composer des morceaux de musique élaborés et scientifiques présentant un degré quelconque de complexité et d’étendue."

Par ailleurs, elle a expressément formulé que les fonctions d’un ordinateur ne se limiteraient pas à la science arithmétique, mais s’étendraient aussi à toutes sortes de notations, y compris au langage.

L’héritage incontestable d’Ada Lovelace
La réputation d’Ada Lovelace en tant que pionnière dans la réflexion sur l’histoire de l’ordinateur est aujourd’hui incontestable et méritée. L’autre aspect fondamental de son apport aura été sa perception singulière du rôle crucial du programmeur en informatique. Car même si, comme le souligne le biographe de Charles Babbage, Doron Swade MBE (par ailleurs éminent historien de l’informatique), les tentatives de programmes de Babbage sont antérieurs à ceux d’Ada Lovelace de sept années, ils apparaissent malheureusement non aboutis.

Lovelace a été fascinée par les algorithmes (ce terme désigne de façon classique une suite d’opérations quelconques destinées à obtenir un résultat déterminé) calculés par la machine analytique, et l’une des grandes tragédies de l’histoire de l’informatique est qu’elle ne fut pas davantage impliquée dans le travail de Babbage. En août 1843, Ada écrivit une longue lettre à Babbage lui suggérant de la laisser l’aider à gérer avec lui tous les aspects du projet de construction de la machine analytique. Mais ce dernier a rejeté son offre. On n’en connait pas vraiment la raison. La meilleure hypothèse est que, s’il approuvait grandement son travail de publicité autour de sa machine analytique, il devait se sentir mal à l’aise de laisser Ada participer au projet lui-même. Ce qui ne les empêcha pas de rester amis.

Or dans ses notes, Ada Lovelace a produit le premier prototype d’un algorithme exécutable, c’est-à-dire travaillé formellement pour pouvoir être programmé sur une machine numérique. Il y a fort à parier qu’en cela consistait l’élément final qu’Ada aurait aimé pouvoir tester en grandeur nature sur une des machines fonctionnelles de Babbage.

Aujourd’hui, Ada est considérée à juste titre comme une icône de la réussite scientifique féministe, une héroïne de l’esprit humain et l’un des tout premiers visionnaires des débuts de l’ordinateur. En témoigne le nom d’Ada donné dès 1978 au langage de programmation développé par une équipe de la CII Honeywell Bull pour le département de Défense américain. Son portrait figure aussi en hologramme sur les marques d’identification des produits Microsoft.

Cependant, la fin de l’histoire de cette passionnée scientifique est moins réjouissante. Charles Babbage avait sollicité du gouvernement britannique des financements exceptionnels pour lui permettre de réaliser enfin une machine opérationnelle. Mais ils lui furent refusés. Dès lors, Ada Lovelace imagina qu’aidée de ses connaissances en mathématiques, elle pourrait développer un système lui permettant de déterminer à l’avance les résultats des courses hippiques : notamment ceux de la plus fameuse et la mieux dotée d’entre elles, le derby d’Epsom. Ces nouvelles activités hâtèrent au contraire sa ruine.

Peu de temps après, le 27 novembre 1852, Ada mourut dans d’horribles souffrances d’un cancer de l’utérus. Elle allait bientôt atteindre cet âge de 37 ans auquel son père lui-même était décédé, auréolé de gloire littéraire. Son seul réconfort aura été d’avoir obtenu l’autorisation d’être enterrée à côté de lui. Elle repose en effet dans la tombe de la famille Byron, en l’église Sainte Marie-Madeleine de Hucknall, dans le Nottinghamshire.

Pour en savoir plus :

La matrice de cet article a été publiée pour la première fois par History Extra en 2017 par James Essinger. James Essinger est l’auteur de Ada’s Algorithm, une biographie d’Ada Lovelace, et une biographie de Charles Babbage intitulée Machine of the Mind est en cours de préparation.

> Lien vers l’article original : Ada Lovelace: a visionary of comput...

Notes

* une version en état de marche a été réalisée en 2002 en Angleterre, à partir des plans d’origine de Babbage, au Science Museum de Londres.

** une initiative est en cours pour construire une machine analytique, projet de longue haleine car, malgré les travaux préparatoires et les moyens techniques actuels, son élaboration nécessite encore un travail considérable.

*** il est intéressant de noter comment, au moment d’exprimer les caractéristiques fondatrices de sa pensée, Ada Lovelace fait, plus ou moins consciemment, référence à l’activité intellectuelle du père qu’elle n’a jamais connu.

Première publication :
Mise en ligne le mercredi 16 janvier 2019

Article écrit par :
Cyrielle Ruffo



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